Un jour, une rencontre

Un défi lancé sur un forum. Une idée qui germe dans la tête. Un endroit calme entouré de verdure sous une musique chinoise. Et voici un texte assez court.

Je vous invite à le lire ici.

N’hésitez pas à revenir donner vos impressions.

Bonne lecture

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La Complainte d’un pays lointain – 10

Chapitre 10

Kortchak attendait sur la passerelle du cuirassier, les mains derrière le dos, que le dernier chargement pénètre dans la soute. Ils avaient pillé un village terrien emportant nourritures, vêtements, objets de valeur sans oublier quelques hommes, femmes et enfants qu’ils revendraient au marché noir. La récolte était maigre, le village ayant commercé un mois avant avec le Sphère. Ils avaient profité de la nuit pour attaquer les huttes en bois, assommant ou tuant hommes et animaux qui se trouvaient sur leur chemin. Il eut un sourire amer. Il n’avait pas mis la main sur ce qu’il était venu chercher. Pourtant, les recherches qu’il avait entreprises ne mentaient pas. Cette région montagneuse avait été le centre névralgique de défense de la Terre contre Vega. Il avait ordonné à ses hommes de détruire pierre par pierre les ruines du Centre scientifique pour atteindre le dernier sous-sol. Mais ils n’avaient rencontré que de la roche. Les enfants avaient disparu par un passage que même leurs droïdes n’avaient pas détecté.

Il se détourna pour remonter la coursive qui menait à la salle de commandement. Il devait étudier les plans de vol et définir sa prochaine destination. Peut-être qu’un retour à la source de la rumeur serait judicieux bien qu’il l’eut visitée sans rien trouver de probant en dehors d’un peuple des forêts dont il avait ramené un spécimen. Il siffla entre ses dents serrées. Encore un sujet de complications. Nayda s’occupait du prisonnier depuis un mois. Ses dons de guérisseuse avaient réparé les blessures aux jambes et au torse. Le gamin garderait cependant des séquelles. Le tibia avait été brisé en multiples petites fractures. Il ne retrouverait pas un usage malléable de sa jambe droite. Et il était toujours dans le coma malgré les traitements électriques qu’il subissait. Kortchak avait le projet de le façonner pour le rendre malléable et l’utiliser comme espion dans la Confédération. Mais, s’il persistait à rester inconscient, il aurait mieux fait de lui mettre un rayon dans la tête pour en finir. Il fut interrompu dans ses pensées par l’arrivée de Forniak.

– Nous avons fini, informa  ce dernier. Tout est stocké et paré au décollage. Les chargements humains sont dans les cales. Nous en avons assommé quelques-uns pour les calmer. Franchement, je ne sais pas pourquoi on s’est chargé d’eux. Maigres comme ils sont, ils ne vont pas rapporter beaucoup.

– Suffisamment, ne t’inquiète pas pour ça. Appelle l’équipage pour qu’il se mette en poste. Nous lancerons la manœuvre dans une heure. En attendant, je vais aller me détendre, annonça son chef avec un sourire pervers.

Forniak se pourlécha les lèvres.

– Pourrais-je l’avoir lorsque nous serons dans l’espace ?

– Aucun souci. Tu peux donner le chef de village et sa femme à l’équipe qui sera au repos. Une petite détente pour démarrer le voyage, il n’y a rien de mieux.

Il pénétra dans la pièce qui lui servait de repos et poussa un grognement en voyant l’absence de Nayda.

– Nayda ! Nayda ! cria-t-il de sa voix de tonnerre. Si je dois aller te chercher, mon châtiment sera plus dur que ce que tu as déjà subi.

La jeune fille apparut à la porte de la salle adjacente. Elle était vêtue d’un voile en organza bleu qui couvrait à peine son corps. Le tissu se croisait sur sa poitrine et retombait en drapé en dessous de ses fesses, deux bouts étaient noués sur une épaule et une ceinture dorée refermait l’ensemble autour de sa taille.

– Je suis là, maître, souffla-t-elle.

Une lueur lubrique s’alluma dans les yeux rouges de Kortchak.

– Ça te plait ce retour au vaisseau. Tu peux enfin te débarrasser de cette crasse et tu n’as pas pu résister à la coquetterie. J’avais oublié à quel point tu étais belle. Viens par là. Tu vas me détendre avant que je m’attelle aux manœuvres de décollage.

Il s’assit sur le bord du lit et lui fit signe de se mettre à genoux devant lui. Entraînée à ce qui allait suivre, elle obéit et dégrafa le pantalon devant elle. Elle réprima un rictus de dégoût à l’odeur nauséabonde sachant qu’il l’examinait et attendait une faute pour la battre. Tandis qu’elle s’activait, il soliloquait sur les projets qu’il avait en tête.

– Cette étape sur Terre a été infructueuse, nous retournerons donc sur ta planète. C’est là qu’est le secret… Oui… Il ne peut en être autrement. Mais avant, nous passerons par Sagrhl au marché noir. Je vais revendre les rebuts et peut-être aussi le gamin. Tu dois trouver le moyen de le réveiller. Sinon, je le jetterai par-dessus bord. J’aime le spectacle de ces corps dérivant à l’infini. Bon, s’il est dans le coma, il ne s’en rendra pas compte et ce sera moins marrant.

Il se tut et lui tira les cheveux pour la rapprocher de son visage.

– Tu as entendu ? Si tu veux le garder près de toi, use de tes pouvoirs pour le réveiller. Allez, active-toi, je n’ai pas toute la journée.

Elle reprit sa tâche machinalement en fermant les yeux. Son esprit s’évada vers la lueur qu’elle gardait au fond de son coeur.

« Seigneur Fleed, sauve-moi de cet enfer », pensa-t-elle. « Je ne supporterai plus longtemps cet état. Je veux garder espoir.  Ce n’est qu’un corps… Tant que mon esprit garde sa liberté, ce n’est qu’un corps. »

Le mandrin s’enfonça violemment dans sa gorge. Elle s’étouffa et hoqueta pour reprendre sa respiration.

– Tu n’es pas attentive à ce que tu fais. Retourne-toi, je vais me satisfaire moi-même. Parles-moi de ta planète. Que connais-tu de son histoire et de Goldorak ?

– Rien, maître. Je vous ai déjà raconté sa légende. Je ne sais rien, souffla-t-elle réprimant un cri de douleur au passage à froid qu’elle subissait.

– Tu mens. Tu pries encore son Dieu. Tu crois que je ne t’entends pas murmurer ?

– Je ne vivais pas sur le continent où se sont passés les événements que vous avez décrits, marmonna-t-elle. Il n’y a aucun vestige chez nous de cette civilisation. Nous sommes un peuple de la forêt depuis des millénaires. Nous ne nous aventurons pas de ce côté-là. C’est un endroit maudit. La végétation refuse de pousser.

Il gémit de satisfaction  et la repoussa.

– Et bien, nous allons la passer au peigne fin. Goldorak est sûrement caché là-bas.

Il se rhabilla, remit ses armes qu’il avait mises de côté en entrant dans la chambre et se tourna vers elle avant de quitter la pièce.

– Tout à l’heure, tu iras chez Forniak. Tu y resteras jusqu’à ce qu’il te libère. En attendant, tu vas utiliser tes dons pour réveiller le gamin. Je veux pouvoir l’interroger et décider rapidement si je le garde ou si je le vends comme esclave.

La porte refermée, Nayda attendit un instant sur le lit que la douleur se calme. Elle rajusta son habit et se dirigea vers l’infirmerie en longeant les murs. Les épaules basses, la tête penchée en avant, les bras croisés sur sa poitrine, elle repensait aux souvenirs de son peuple qui remontaient petit-à-petit à la surface et qui rendaient sa captivité encore plus difficile. Les grands espaces verts de sa forêt ancestrale, les lianes qui lui permettaient de sauter d’un point à un autre, la grande rivière miroitante des couleurs de l’arc-en-ciel qui s’esquissait pendant la saison des pluies lui manquaient. Son peuple était primitif. Ils vivaient dans des cavernes ou des petites huttes en bois près de la rivière. Le jour de son enlèvement, elle ramassait des baies sauvages et des herbes spéciales pour préparer son mariage, accompagnée de ses amies du même âge et de deux guérisseuses. L’astre de lumière se reflétait sur l’eau et les filles s’amusaient à s’éclabousser, les jambes submergées à moitié. Le paradis avant l’enfer, venu du ciel, qui s’était déchaîné. Elles étaient trop éloignées du village ou d’une grotte pour se protéger. Les engins effrayants ressemblaient aux images qu’elle s’était forgée dans sa tête lors des veillées où les anciens narraient les contes du peuple. Les légendes racontaient ces objets volants dont l’origine se trouvait dans la mer d’étoiles qui s’étendait au-dessus d’eux. Les rayons bleus avaient touché en premier ses compagnes. Elle avait reçu un rayon au bras et s’était blessée lors de sa chute, provoquant son évanouissement. A son réveil, elle était enchaînée au pied d’un lit, dans une pièce sombre. Elle sentait le sol trembler sous elle et entendait un léger bruit régulier qui venait de l’extérieur. Elle ne se rappelait rien de ce qui s’était passée ni de l’endroit où elle vivait avant. La première personne qu’elle avait vue avait été Kortchak. Un monstre identique à ceux de ses légendes dont l’image se dessinait dans sa tête quand elle était envahie de cauchemars. Elle avait essayé de fuir et de se cacher sous le lit mais d’un énorme rire, il l’avait tirée par les jambes. Il lui parlait dans une langue gutturale qu’elle ne comprenait pas mais dont l’intonation était sans équivoque. Cela faisait maintenant un an qu’elle subissait son propre enfer. Elle avait tenté à plusieurs reprises de s’échapper lorsqu’ils s’arrêtaient sur une planète mais sans succès. Au final, elle avait passé les journées et les nuits au campement attachée à une chaîne, sa liberté limitée aux abords de la tente du chef. Kortchak et Forniak rivalisaient l’un contre l’autre sur les sévices qu’ils lui faisaient endurer jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse de douleur et d’épuisement. Celui qui réussissait à la garder éveillée le plus longtemps gagnait le droit de la garder auprès de lui toute la journée.

Elle arriva devant la porte de l’infirmerie gardée par deux humanoïdes poilus et aussi repoussants que leur maître. Lorsqu’elle passa à leur portée, ils en profitèrent pour lui pincer les fesses et rirent à son sursaut. Kortchak leur avait interdit de la toucher mais quand il n’était pas là, ils en profitaient. La pièce ne comprenait qu’une table sur laquelle était allongé Takeushi. Un drap recouvrait sa nudité. Sa tête était enfermée dans un casque relié à des câbles qui envoyaient des impulsions électriques à intervalle régulier au cerveau. Nayda avait subi une fois ce traitement suite à sa dernière évasion. Kortchak utilisait cette méthode comme mode de torture pour annihiler toute tendance de révolte ou pour insuffler des souvenirs fictifs dans la tête des victimes. Elle s’avança vers le garçon et lui caressa les mèches de ses cheveux qui dépassaient. Des fils fixés à sa poitrine rejoignaient un ordinateur qui enregistrait le rythme cardiaque. Un tube attaché à son bras le nourrissait. Un petit robot travaillait dans un coin de la pièce sur des produits chimiques. Elle ne s’en préoccupa pas. Elle enleva le dernier bandage sur la jambe droite, vérifia sa mobilité en la pliant. Elle prit le pied entre ses deux mains, remonta plusieurs fois la plante de ses pouces puis entoura la cheville, remonta sur le mollet où elle insista pour détendre le muscle et termina par la cuisse. Elle fit de même avec la jambe gauche. Elle passa ensuite aux bras qu’elle massa doucement jusqu’aux épaules. Il maigrissait chaque jour un peu plus. Elle grimaça en sentant les os sous ses doigts. Se laissait-il mourir ? Avait-il eu des phases d’éveil ? Occuper à ses tâches quotidiennes, elle ne pouvait pas être présente aussi souvent qu’elle le souhaitait. La machine l’aurait signalé et Kortchak aurait été prévenu par le robot. Tout en malaxant la peau douce et fraîche, elle psalmodiait une incantation dans sa langue natale et libéra un flux d’énergie de ses paumes chaudes.

– Joli garçon, tu dois te réveiller. Nous sommes sur le vaisseau. Kortchak perd patience. Il a menacé de te jeter par-dessus bord mais je n’y crois pas. Tu dois résister. Ton corps a récupéré. Tu dois maintenant reprendre conscience. Tu dois lui montrer que tu as la force de survivre sinon, il va t’envoyer sur le marché aux esclaves et cela peut-être pire que la vie ici. S’il te plait, pour moi, reviens à toi.

La machine cardiaque émit un son bref. Elle perçut un tressaillement sur le torse de Takeushi. Elle vit sur l’appareil la ligne représentant son coeur dessiner des pics irréguliers, signes d’un réveil imminent. Elle continua son massage sur le visage, étira la peau du front et des joues et descendit jusqu’à la base du cou. La main de Takeushi trembla et se leva brusquement. Elle fut alors happée par des yeux émeraude, une couleur aussi vive que celle de la rivière de son pays natal. Elle lui sourit.

– Bonjour, lui dit-elle dans la langue universelle.

***

Le soleil projetait devant lui l’ombre gigantesque du robot. Il avait chaud et soif, il était fatigué. Le bruit de la ferraille qui rebondissait sur le sol, le claquement des rotules, le rugissement de colère le poursuivaient depuis… Il n’aurait su le dire. Il avait perdu la notion du temps. Il dévala une pente aride et raide, glissa sur les cailloux et se rattrapa avec peine aux tiges et racines sur son passage. Les cornes du géant le cernaient sur le sol. Ils émettaient un courant électrique qui s’enfonçait autour de lui. En bas de la pente, il tomba dans une rivière dont l’eau coulait doucement. Il la traversa, dérapa sur les rochers, écorcha ses pieds nus. Il était tenté de regarder derrière lui pour voir le monstre à qui appartenait l’ombre mais il savait que c’était une mauvaise idée. Il devait trouver une cachette. Sur sa droite, il aperçut le début d’une forêt de grands arbres. Il s’y précipita, soulagé de se cacher du soleil. Le grognement se fit plus intense. Le sol trembla sous l’impact de la bête qui rebondissait sur la surface. Takeushi recula. Elle ne pouvait pas le suivre. Il voyait son ombre aller de gauche à droite à la lisière sans tenter d’arracher les arbres qui la gênaient pour rejoindre sa proie. Il s’enfonça plus loin dans les arbres, perdu, essoufflé. Son pantalon était en lambeaux, sa chemise ouverte pendait sur ses reins, mouillée de sa transpiration. Il dégageait une odeur âcre, la gorge était sèche, les yeux piquaient sous la poussière du désert qu’il venait de traverser. Il ne se souvenait pas de ce qui avait déclenché cette course. D’où venait-il ? Qui était ce monstre ? Pourquoi le poursuivait-il ? Il s’affaissa contre un arbre et ferma les yeux. Le calme de la forêt commença à le détendre. Il entendait le bruissement du vent sur les feuilles, le chant des oiseaux, les brindilles cassées par le déplacement des animaux. Son coeur se mit à nouveau à battre furieusement. Le danger pouvait aussi se trouver ici. Les arbres étaient paisibles mais qu’est-ce que cela cachait ? Il n’avait aucune arme sur lui pour se défendre. Il examina le sol. Là, un bâton d’un mètre pouvait faire l’affaire. C’était si peu mais cela le rassurait. Un papillon aux ailes de couleurs vives virevolta autour de lui. Il le chassa de sa main mais l’insecte revenait sous son nez. Il se releva pour s’en débarrasser. Il devait continuer son chemin. Il espérait qu’il ne tournerait pas en rond. Il n’avait aucun repère pour se diriger. Il se concentra sur son ouïe. Etait-ce de l’eau qu’il entendait ? Il avança vers la source du bruit. Il arriva aux abords d’une petite cascade, le papillon volait toujours près de lui. Il avait l’impression de l’entendre murmurer. L’eau ruisselait doucement pour se jeter par-dessus des rochers et retomber cinq mètres plus bas dans une rivière aux couleurs d’émeraude. Il se pencha pour récolter l’eau au creux de sa main. Il gémit sous la fraîcheur qui envahit sa bouche. Il but plusieurs gorgées puis frotta ses cheveux et son visage. Son regard se porta aux alentours. Il entrapercevait le ciel bleu qui se déployait au-delà de la cime des arbres. Tout était vert. Pendant qu’il se désaltérait, d’autres papillons s’étaient rassemblés. Leurs ailes multicolores étaient un enchantement pour les yeux. Il baissa la tête et vit une famille de petits animaux aux longues oreilles. Leur pelage était rose et bleu. Ils le regardaient avec curiosité, certains mâchouillaient des brindilles, d’autres se grattaient l’arrière-train, tous attendaient avec méfiance. Il s’accroupit pour se mettre à leur hauteur et tendit une main.

– Bonjour. Vous ressemblez à des lapins. Je n’avais encore jamais vu cette couleur sur des animaux.

Un petit s’approcha pour le renifler mais il reçut un coup de patte sur le museau.

– J’ai faim. Savez-vous où je peux manger ?

A ces mots, son ventre émit un grondement. Ils tournèrent ensemble leur tête vers lui. Puis, d’un commun accord, ils firent demi-tour et partirent en courant. Étonné par ce brusque mouvement, il ne bougea pas. Un lapin adulte revint sur ses pas, poussa un cri pour l’inciter à le suivre. Où était-il ? Etait-il encore sur la Terre ? Il prit le chemin de la troupe jusqu’à une clairière en contrebas de la cascade. De magnifiques arbustes remplis de baies rouges et noires entouraient cet espace verdoyant. Il hésita à en prendre en main. Un petit s’avança alors, happa de sa patte une boule et le mit en bouche. Les autres firent de même. En cinq minutes, leur pelage fut maquillé de pourpre. Il se servit à son tour. La saveur sucrée lui emplit la bouche, procurant une sensation de bien-être qu’il n’avait pas connu depuis longtemps. En fait, il n’avait jamais eu l’occasion de manger un aliment aussi savoureux. Il se gava à l’image de ces animaux qui lui tenaient compagnie. Repus, il s’allongea alors sur le sol et s’endormit. Il se réveilla sous le chant d’une douce voix. Il leva la main pour l’atteindre et découvrit au-dessus de lui, des yeux violets presque translucides, entourés de cheveux blonds avec des nuances vertes. La fée esquissa un sourire et s’exprima dans la langue qu’il reconnaissait comme sienne.

– Bonjour.

***

Takeushi sursauta et voulut se relever. Qui était cette jeune fille ? Elle posa ses mains sur ses épaules pour le garder couché.

– Non, ne bouge pas. Tu es ici depuis longtemps et tu risques de perdre l’équilibre si tu te lèves trop vite.

– Où suis-je ? Qui es-tu ?

– Chut calme-toi. Je vais t’expliquer dans un instant.

Elle remonta le dossier du lit pour l’asseoir et se plaça devant lui.

– Je m’appelle Nayda. Te souviens-tu de quelque chose ?

Il fronça les sourcils sous l’effort de la concentration.

– C’est flou. Les images sont brouillées. Je me souviens d’un géant, d’une chute. C’est tout.

Elle pinça sa lèvre inférieure entre ses dents.

– Quel est ton nom ?

Il plissa les yeux.

– Mon nom ? Je m’appelle…

La stupéfaction s’inscrivit sur son visage.

– Je m’appelle…, répéta-t-il.

Il leva les yeux vers la jeune fille, désespéré.

– Je ne me souviens plus, chuchota-t-il.

Elle posa une main sur la sienne.

– Ne t’inquiète pas. Cela reviendra. Tu es sur un vaisseau spatial commandé par Kortchak, c’est un… – elle hésita sur le mot à donner – tu verras par toi-même. Tu as été inconscient pendant un mois. Tu as été pris dans une embuscade et tu as fait une chute sévère. J’ai soigné les os cassés. Tu auras une certaine gêne dans ta hanche et ta jambe droite toutefois cela ne devrait pas t’empêcher de courir. Tu es ici prisonnier comme moi. Ils te font subir un lavage de cerveau. Pour l’instant, du fait de ta faiblesse, ils n’ont pas été loin dans la procédure mais… je ne pourrais rien faire pour t’aider.

Elle jeta un oeil désespéré au robot qui quittait la salle.

– Nous n’avons plus de temps. J’espère que je pourrais encore te voir et te soulager, ajouta-t-elle, le regard craintif vers la porte. Ils veulent quelque chose de toi et…

Le robot revint avec une table roulante remplie de victuailles. Nayda, soucieuse, se leva pour examiner le contenu.

– Qu’est-ce que ça cache ? Pourquoi te nourrit-il aussi copieusement ?

Elle rejoignit Takeushi et entreprit de lui retirer les tubes d’alimentation.

– Je dois laisser ton casque et les fils sur ta poitrine. Veux-tu de l’aide pour manger ? Prends de petites bouchées, ton estomac a perdu l’habitude d’être rempli.

Il avança la main vers l’assiette qu’elle lui tendait. Il dut la reposer sous les tremblements violents.

– Laisse-moi faire.

– Pourquoi es-tu là ?

Elle baissa la tête, honteuse de ce qu’elle était devenue.

– Je viens d’une planète verdoyante. Ils sont venus avec leurs engins volants. Peut-être ont-ils tué mes compagnes, je n’ai jamais su. Kortchak m’a fait son esclave et je… je le sers depuis un an maintenant.

Elle le regarda droit dans les yeux.

– Méfie-toi de lui et de Forniak. Ce sont des monstres. Les prisonniers sont des objets. Je ne comprends pas pourquoi le maître a pris autant de précaution pour toi. Tu es jeune et facilement manipulable. Il cherche quelque chose. Peut-être sais-tu où il se trouve… Ou que tu serviras de monnaie d’échanges…

Ses suppositions la troublaient. Takeushi secoua la tête.

– Je ne me rappelle rien. Je n’ai pas de nom.

– Oh, je suis sûre qu’il a des moyens spécifiques pour apprendre la vérité. Forniak aime jouer et c’est un scientifique. Il a des méthodes diaboliques. Pour l’instant, tu vas te recoucher et te reposer. Maintenant que tu as repris conscience et que le vaisseau est en vol, ils vont avoir du temps pour s’amuser avec toi.

Elle repositionna le lit, recouvrit Takeushi de son drap et alla s’asseoir dans un coin de la pièce, en gardant une vue sur le garçon et sur la porte. De son côté, Takeushi avait envie de discuter pour sortir de la vague nauséeuse qui submergeait son cerveau et son estomac. Mais force était de constater que ses yeux se fermaient tous seuls.

***

Un fracas réveilla Nayda. Elle était recroquevillée sur le sol, les jambes repliées, les bras autour des genoux, le front posé dessus. Elle étira ses épaules en arrière et eut un sursaut de frayeur en découvrant les bottes de Forniak près d’elle. Elle leva les yeux vers lui et recula tant que le lui permettait le mur derrière elle. Il la dominait de sa hauteur, un sourire pervers étirait le coin de sa bouche et sa badine tapait le long de sa jambe.

– Alors, il parait que notre prisonnier a repris conscience grâce à toi ?

Elle tourna la tête vers le lit s’attendant au pire. Il était vide et la machine à impulsion électrique avait disparue.

– Où… où l’avez-vous emmené ? osa-t-elle demander. Quand ?

– Tu dormais si bien et comme j’ai prévu un excellent programme pour les prochaines heures, je ne voulais pas te déranger. Tu l’aimes bien, ce petit, n’est-ce pas ? Kortchak l’a emmené dans la salle des expériences. Tu devais bien t’en douter qu’il n’allait pas rester ici à se la couler douce.

– Il est encore fragile. Qu’allez-vous faire de lui ?

– Cela ne te regarde pas. Allez debout. Ta journée n’est pas terminée.

***

Le réveil suivant fut douloureux. Takeushi poussa un cri sous la puissance des décharges qui parcouraient son corps et sa tête. Lorsque le calme revint, il ouvrit un oeil et s’aperçut qu’il était assis sur une chaise, les chevilles et les poignets étaient attachés sur une chaise en métal. Le casque était toujours posé sur son crâne ainsi que les fils qui le reliaient aux fréquences cardiaques. Il focalisa son attention plus loin mais sa vue était floue. Où était la jeune fille ? Etait-il dans un de ces cauchemars de monstres et de géant ? Une voix retentit dans son oreille droite. Il pivota sa tête et vit un personnage des plus effrayants. Il frissonna.

– Enfin, te revoilà parmi nous. Tu es difficile à rester conscient. Ecoute-moi bien. Tu vas répondre à mes questions, ordonna Kortchak. L’intensité de la décharge que tu viens de subir sera en fonction de ma satisfaction à tes réponses. Tu as bien compris ?

Pétrifié, Takeushi fixait son bourreau. Une faible tension dans les bras lui fit hocher la tête.

– Bien. Comment te nommes-tu ?

– Je ne sais pas, murmura-t-il. C’est flou dans ma tête. Je n’ai pas su le dire à la jeune fille.

Un grognement accompagna sa réponse.

– Tu continues à être inutile à ce que je vois. Bon, on va essayer le sérum de Forniak. Ça a marché pour Nayda. Cela va t’aider à éclaircir tes idées.

Il s’adressa à un homme vêtu d’une blouse blanche qui s’affairait près d’une table. Lorsqu’il se retourna avec une seringue en main, Takeushi refoula un cri. Ce n’était pas un homme malgré son apparence vu de dos. Il avait la peau violette, une tête allongée et triangulaire comme un serpent, des yeux rouges en losange, des oreilles pointus. Ses doigts longs et effilés se terminaient par des ongles acérés. Il se tendit à son approche. Il était dans un cauchemar. Il allait se réveiller dans la forêt d’émeraude aux petits lapins et papillons multicolores. Il gémit quand l’aiguille se planta dans sa peau et que le produit transféra dans son corps.

– Bien, dans une heure, on recommencera l’interrogatoire.

La voix devenait lointaine. Un mur noir envahit à nouveau l’esprit de Takeushi qui sombra à nouveau dans l’inconscience.

***

Il était assis dans une grotte et faisait face à un vieil homme émacié qui n’avait plus que la peau sur les os, quelques mèches de cheveux blancs descendaient le long de son cou. Il ne portait qu’un pagne autour de sa taille. La poitrine était tatouée de petites lignes bleues qui formaient des entrelacs géométriques.

– Mon garçon. Comment t’appelles-tu ?

– Takeushi.

Il ne pouvait résister à la voix envoutante. Son corps s’avançait en avant désireuse de répondre aux questions qu’on lui soumettait sans interruption.

– Bien. Te souviens-tu de l’endroit où tu vis ?

– Dans la Sphère.

– As-tu encore tes parents ?

– Mes parents n’ont jamais voulu de moi. Je pense qu’ils me croient mort maintenant.

– Où es-tu parti ?

– Sur Terre.

– Pourquoi ?

– Pour suivre mes amis et les aider.

– Qui sont tes amis ?

– Kôji Kabuto et Hikaru Marjic.

– Que faisaient-ils sur Terre ?

– Je ne sais pas.

– Mauvaise réponse.

Il reçut une décharge électrique qui le réveilla pour se retrouver dans la salle de torture, toujours attaché à la chaise.

– Je vais répéter ma question, dit alors la voix du premier monstre sur sa droite.

– Que cherchaient-ils sur Terre ?

– Ils n’ont pas voulu me le dire. Ils ont seulement parlé d’une raison familiale.

– Ils t’ont abandonné là-bas. Veux-tu les rejoindre ?

Takeushi secoua la tête.

– Ils voulaient me sauver. Je n’ai aucun avenir sur la Sphère. Non, je ne veux pas les rejoindre.

– Tu es jeune, je t’offre une place dans mon équipage. Serais-tu prêt à me suivre et à découvrir ce qu’ils recherchent ?

Il hésita. Les spécimens de l’équipage qu’il avait vus ne le rassuraient pas. Ils étaient des pirates sans foi ni loi si ce n’était que la leur, prêts à vendre leur mère et leurs enfants pour parvenir à leurs fins. Nayda l’avait prévenu de se méfier. Elle l’avait aussi averti qu’ils le vendraient comme esclave s’il n’avait aucune utilité. Il n’avait pas envie de découvrir ce destin. Il allait répondre favorablement quand il reçut à nouveau une décharge. Sa tête s’affaissa.

– Attendez… hoqueta-t-il sous la souffrance. Je… oui… je veux faire partie de votre équipage.

– Bonne réponse pour toi. Pradoc, tu peux lui injecter le produit. Cela le rendra docile pendant que je m’occupe de forger son cerveau.

***

(à suivre)

La Complainte d’un pays lointain – 9

Chapitre 9

Entre les entraînements et apprentissages auxquels le soumettait le commandant, plusieurs fois par jour et le travail au laboratoire pour se familiariser avec les avancées militaires en robotique, Kôji avait eu peu de temps libre pour se morfondre de sa séparation avec Hikaru. Néanmoins, chaque soir, il lui écrivait et lui racontait ses découvertes, ses pensées, ses compagnons sur un journal électronique. Il regrettait seulement que ces textes restent sur son ordinateur sans lecteur.

Deux jours avant le départ, le commandant l’emmena avec Yori sur le vaisseau afin d’y faire une dernière inspection. Yori avec l’accord de Doublecat, lui fit visiter les différentes parties et les appartements qui leur étaient dévolus pendant le trajet. L’Etoile filante avait une longueur d’environ 400 mètres. Une tourelle en son centre servait de poste de vigie à l’étage supérieur et de poste de commandement au niveau en-dessous. Il était divisé en six zones sur trois étages. Le premier commençait par la soute d’entrée des navettes, les ateliers de réparations et de constructions, les entrepôts pour les armes, le matériel divers et les vivres ainsi que la salle des machines. Le deuxième étage regroupait les logements de l’équipage. Ceux du commandant résidaient dans la partie centrale qui avait un accès direct à son bureau situé juste au-dessus, lui-même relié par un ascenseur au poste de commandement de la tourelle. Le dernier niveau était commun à tout l’équipage avec le mess, les cuisines, les différentes salles de repos, de détente et d’entraînement. Les coursives étaient étroites dans la partie réservée aux chambres et plus vastes ailleurs. Kôji put découvrir l’atelier où les techniciens commençaient à installer les matériaux et à transporter les pièces détachées du robot en construction.

A leur retour, il fut interpellé par le secrétaire principal de Vadim Marjic.

– Mon seigneur vous demande de le rejoindre chez lui ce soir pour le souper.

Etonné par cette invitation, Kôji se retourna vers son supérieur qui secoua la main pour l’autoriser à accepter.

– Vers quelle heure ?

– A 19h.

Il acquiesça d’un signe de tête puis se précipita derrière ses compagnons qui avaient avancé entre temps. Il s’interrogeait sur le but de ce souper. Il était peu probable que Marjic vienne à s’excuser de son comportement peu paternel vis-à-vis de sa fille. Peut-être voulait-il savoir ce qu’ils avaient trouvé sur Terre ? Ou lui faire ses dernières recommandations pour l’image du clan. Il fit une moue. Non, il pourrait le faire lors du départ. Quoique, il doutait que Marjic se présente à la revue avant l’embarquement.

– Kabuto et Yori, venez dans mon bureau, je vais vous parler de la mission, leur enjoignit Doublecat.

Il s’installa derrière son bureau, poussa un juron sur le tas de dossiers toujours branlant sur la surface de travail. Il le déplaça afin de mieux examiner ses deux subalternes. Yori exprimait un détachement à la limite de l’ennui. Il connaissait la mission et ne jugeait pas nécessaire d’être présent. Mais il aimait plaire à son commandant et quoiqu’il lui ordonne, il le suivait. Kôji regarda un instant son compagnon puis son chef en attendant la discussion.

– Ne restez pas debout les bras ballants, suggéra d’une voix bourrue Doublecat.

Ils s’assirent aussitôt, l’un nonchalant, une jambe repliée sur le genou, les mains croisées vers le bas du ventre ; l’autre, le dos bien droit, les mains posées à plat sur les genoux serrés l’un contre l’autres.

– Akéreb n’est pas un endroit facile tant par son climat et son atmosphère que par les personnes qui y vivent, commença-t-il. C’est une planète qui, au contraire d’autres, n’a toujours pas récupéré son oxygène naturel. Elle a été perforée de part en part pour son minerai de fer et de plutonium sur une majeure partie de sa surface lors de la Grande Guerre. Elle a servi de camps de concentration pour les prisonniers de guerre et politique, les hauts dignitaires et les peuples inutiles selon le principe du Grand Stratéguerre de l’époque. L’astre qui leur servait de soleil est trop loin pour amener suffisamment d’énergie et de chaleur de par son éloignement lors de l’explosion d’un astéroïde gigantesque, il y a quelques centaines d’années. Vous devrez donc toujours garder sur vous votre masque et une bonbonne d’oxygène. La confédération intergalactique l’a abandonnée pendant un certain temps mais depuis peu, elle a jugé que les grands criminels pouvaient terminer leur peine et continuer l’exploitation des sous-sols. Des gens sans scrupules mais néanmoins sous l’égide de la confédération se sont arrogés des portions de terre et ont déblayé des mines afin de reprendre l’extraction. Leur main d’oeuvre est donc peu coûteuse.

La voix de Doublecat était amère. Il n’aimait pas ce qui se passait sur cette planète qui avait gardé le nom de Red Ghost. Cette mission était la dernière de sa carrière avant de commencer sa retraite dans sa propriété de Concordia avec son compagnon. Il jeta un coup d’oeil sur Yori. La beauté de ce jeune garçon l’avait attiré dès leur première rencontre. Sa nonchalance mêlée à une vision du monde très analytique et cynique l’avait définitivement amadoué. Il en avait fait aussitôt son ordonnance ce qui lui permettait de le garder à ses côtés. De fil en aiguille, sa passion discrète fut remarquée et récompensée par une mutuelle attirance. Leur relation demeurait secrète, non pas parce qu’ils étaient un couple du même sexe, ce type de relation était assez courant, mais du fait de leur hiérarchie et de leur écart d’âge. Pour éviter à Yori des remarques acerbes de ses camarades sur la proximité qu’il lui accordait, ils agissaient toujours publiquement avec une distance respectueuse.

– Kabuto, reprit-il, notre mission est de faire respecter la loi de la confédération. Mais depuis quelques mois, des émeutes éclatent sans que l’origine ait été trouvée. Nous allons investiguer sur place. Le robot nous permettra d’avoir une puissance de frappe dans…

– Excusez-moi de vous interrompre mais pourquoi l’armée s’intéresse-t-elle seulement maintenant aux robots géants ? En histoire, leur existence est connue déjà depuis un millénaire voire plus sur certaines planètes.

– A la fin de la Grande Guerre, la révolte des autochtones dans les planètes conquises a détruit tous les laboratoires, les plans, les technologies des envahisseurs, répondit Doublecat. Un grand tribunal a été créé et sans aucune distinction, il a condamné tous les belligérants, du simple soldat au dernier commandant et général en place dans les gouvernements d’occupation. Les nouveaux vainqueurs voulaient la paix et la seule vengeance qu’ils avaient trouvée acceptable était l’anéantissement de ceux qui les avaient réduits à l’esclavage afin de ne plus reproduire cette engeance.

– Oui, je sais mais il y avait des ingénieurs et des scientifiques dans les deux camps, insista Kôji. Vous ne pouvez pas me dire qu’ils n’ont jamais conçu ou repris l’idée des robots surtout que c’est un autre robot qui a défait Vega.

Doublecat resta silencieux un instant.

– Kabuto, que sais-tu de ce robot ?

Mal à l’aise, le garçon changea de position. Il examinait ses mains tout en répondant :

– Pas grand-chose. Juste ce que l’école nous apprend.

– Ce robot a disparu à la fin de cette guerre. Personne n’en a entendu parler. Et pourtant, il était célèbre sur Terre puisqu’il a été son défenseur mais même si les soupçons se sont portés sur un endroit, personne ne l’a jamais retrouvé. Duke Fleed,son pilote, a disparu également des écrans et de l’espace.

Kôji secoua la tête.

– Non, je ne peux pas y croire.

– Moi non plus, mon garçon mais c’est un fait. Goldorak a été perdu, il y a mille ans et il fait partie de la légende.

Doublecat se pencha en avant cherchant la confidence et baissa la voix tout en gardant le contact visuel avec son interlocuteur.

– Cependant, je crois autre chose.

Kôji leva un sourcil.

– Ce pilote n’est pas mort pendant la dernière bataille parce qu’il est revenu sur sa planète d’origine. Les archives de la planète Concordia en parlent dans les rapports de l’époque. Euphor est une planète maudite et aucun groupe officiel de la Confédération n’a encore mis les pieds dessus. Les analyses faites depuis l’espace à l’époque indiquaient qu’elle n’était pas viable. Or qu’a-t-il été faire là-bas ? Et ensuite, où est-il reparti ? Pour moi, il ne fait aucun doute qu’il est retourné chez ceux qui l’ont accueilli entre la dévastation de sa planète et la guerre terrienne.

– Ça ne me dit pas pourquoi la Confédération se préoccupe des robots seulement maintenant. Pourquoi pas avant ?

– Y avait-il une raison de le faire avant ? Les relations entre les planètes ont été mises à mal. Même si la technologie était avancée chez elles, les peuples devaient d’abord se relever et elles ont presque vécu en autarcie. La Terre était très très loin dans sa conquête de l’espace. Elle était même au niveau zéro. Le Centre qui était visé par les veghiens n’a jamais transmis ses recherches et ses découvertes et les grandes Nations de l’époque l’ont accusé de rétention d’informations. A la mort du responsable du Centre, qui fut le témoin direct, une enquête a été mise en place, des fouilles ont été menées sans résultat.

– Pourquoi me racontez-vous cela ? soupçonna Kôji.

– La presse de l’époque mentionne l’existence d’un fils adoptif. Elle parle aussi de la patrouille des aigles qui a épaulé Goldorak pendant la guerre. Cependant ni ce fils, ni aucun de ces membres n’a été retrouvé. Leur trace s’est tout aussi volatilisée que Duke Fleed à l’époque, n’est-ce pas étrange, Kôji Kabuto ?

La sueur trempait la chemise du jeune homme. Il essuya une perle qui coulait le long de sa tempe. Le commandant Doublecat sourit.

– Oui, quelle coïncidence que votre patronyme soit identique à celui d’un des aigles et que votre cousine porte le prénom d’une équipière ainsi que le nom de famille du responsable du Centre par sa mère ! Et que vous profitiez de la proximité de la Terre pour aller justement visiter les ruines de ce Centre. Dites-moi, qu’avez-vous trouvé là-bas en dehors des pirates ?

– Comment savez-vous où nous avons été ? s’enquit Kôji sans nier le lieu de leur aventure.

– Voyons, je suis militaire et je sais analyser la feuille de route d’un ordinateur de bord. Alors ?

Le garçon sentait la panique monter en lui. Il devait absolument garder le secret, ne rien dévoiler. Il ne comprenait pas le pressentiment de Hikaru lorsqu’elle lui avait demandé le silence néanmoins il ne pouvait pas faire confiance à ce commandant.

– Nous n’avons rien trouvé.

Doublecat hocha la tête.

– Bien. Je suis content que tu ne nies pas où vous avez été. J’ai une autre confidence à te faire. Marjic t’a confié à moi parce que son beau-père avant de mourir lui a laissé des instructions en ce sens. Une menace plane sur vos jeunes épaules à Hikaru et toi. Vous n’auriez pas dû aller sur place. Maintenant, les choses se sont enclenchées. Vous n’êtes plus en sécurité sur la Sphère. Genzô espérait que vous soyez plus âgés avant de vous lancer dans la bataille mais une rumeur prend en ce moment des proportions effrayantes, des chercheurs de trésors veulent mettre la main sur ce robot de légende et sur ses héritiers.

Bouleversé, Kôji ne savait pas quoi répondre.

– J’ai toute confiance en Yori. Il restera près de toi et vous ferez toujours équipe. Si tu as des questions ou des doutes, tu peux lui en parler ainsi qu’à moi.

Il vérifia l’heure sur sa montre et sursauta.

– Oups, il ne te reste plus que vingt minutes avant le dîner chez ton oncle. Demain matin, on se retrouve à la salle d’entraînement. Tu peux disposer.

Kôji se leva lentement de sa chaise, salua distraitement et se dirigea, hébété, vers la sortie du camp militaire pour rejoindre la maison familiale.

***

Il fut accueilli avec joie par les employés de la maison. Léon Heirghral, le majordome, le conduisit directement dans le boudoir où Vadim l’attendait. Ce dernier n’avait pas changé la décoration ni les meubles depuis le décès de sa femme et quand il était seul ou avec ses enfants, il aimait y passer du temps. La petite table située près d’une fenêtre ronde était prête pour le service. Kôji eut un temps d’arrêt pour examiner son oncle. Marjic avait les traits tirés, le vieillissant d’une dizaine d’années. Ses gestes étaient nerveux, son regard évitait celui de Kôji et il semblait emprunter dans ses vêtements. Le garçon haussa un sourcil. Il ne l’avait vu dans cet état que lors de la disparation d’Astrida. Où était passé l’homme sévère qui avait rejeté sa fille ?

– Kôji, je suis heureux que tu aies accepté l’invitation, commença Vadim

– Avais-je le choix ? releva-t-il d’un ton impertinent.

Vadim soupira et passa les doigts dans ses cheveux, déplaçant une mèche qui retomba sur son front.

– Non. Je suppose que non. Assieds-toi.

Alors que Kôji prenait place sur la chaise, il servit du vin dans les verres en cristal.

– Je devais t’expliquer les raisons de mes actes avant ton départ.

– Ai-je besoin de les connaître ? murmura-t-il.

– Hikaru est trop jeune pour comprendre la portée de ce que je vais te révéler.

– Attendez. Est-ce que cela a un lien avec une rumeur et des chercheurs de trésor ?

Stupéfait, Vadim hocha la tête. Kôji reprit :

– Quelle est cette rumeur ? Depuis quand est-elle active ? Avant l’aveu de Genzô, je n’étais pas au courant du détail de cette légende et de notre lien en dehors des quelques lignes en classe d’histoire.

– C’est bien plus compliqué que cela, soupira son oncle.

Il jouait avec le pied de son verre, les yeux dans le vague. Il le porta à sa bouche et y trempa ses lèvres. La saveur du vin ne réussit pas à le calmer.

– Je ne veux pas savoir si votre mission a réussi. Garde cela secret jusqu’au moment où les conditions seront requises pour le dévoiler. La rumeur a été lancée, il y a maintenant dix-sept ans. Elle vient d’une prémonition qui annonçait de nouvelles ténèbres et de deux enfants auréolés d’une lueur blanche qui seraient accompagnés d’un dieu invincible. Au même moment, des archives anciennes ont été découvertes sur Concordia lors du déménagement de la vieille bibliothèque. Elles révélaient l’histoire d’Euphor, la planète oubliée et confirmaient l’origine du géant vainqueur de Vega. Le grimoire a été volé avant que les chercheurs déchiffrent et analysent le texte. Toutefois, l’information a filtré et depuis, plusieurs groupes dont fait partie la Confédération, envoient des mercenaires partout dans la galaxie pour sonder les planètes et découvrir la cachette du géant.

Kôji posa les mains sur ses genoux cachés sous la nappe. Il resserra ses doigts sous la peur qui montait en lui. Les pirates qu’ils avaient croisés sur Terre étaient à la recherche de Goldorak. Il espérait que le robot avait les moyens pour continuer à assurer sa protection comme il l’avait fait pendant des siècles. Tout à son impatience de partir à l’aventure, il n’avait pas réfléchi aux conséquences de ses actes. Il s’en voulait d’avoir embarqué Hikaru dans cette épopée.

– J’en veux à Genzô de vous avoir révélé votre origine. C’était trop tôt. Contre mon avis, il voulait léguer cet héritage avant sa mort. Une légende familiale des Procyon évoque la réunion des descendants de la famille royale euphorienne et il semblerait que ce soit Hikaru et toi, Kôji. Vous êtes les descendants de la patrouille des aigles. Vos prénoms qui sont légués dans la famille au travers des générations sont réunis pour la première fois depuis des siècles.

– Oncle, cela s’est passé, il y a mille ans. Comment pouvons-nous encore avoir du sang originel ?

– L’héritage incombe toujours à l’ainé de la famille que ce soit par la mère ou le père. Procyon et Kabuto existent toujours. Lorsqu’une fille hérite, elle récupère ce nom à la majorité. Ainsi le fil reste noué.

– Pourtant, si je vous suis bien. Procyon n’est pas le vrai nom… Il devrait être Fleed.

Vadim pinça les lèvres.

– Chaque chose en son temps. Le jour où Fleed renaîtra, ce sera quand le géant reviendra à sa source, ainsi dit la légende. Mangeons maintenant.

Le poids qu’il avait sur la poitrine depuis la découverte de leur départ sur Terre s’était allégé par cette discussion.

– Le commandant Doublecat m’a aussi parlé de cela, avoua Kôji. Qu’en est-il de Hikaru ? Va-t-elle devoir subir l’horrible destin où vous l’avez mise ?

– La famille Procyon a des alliés, Kôji. J’en connais peu, voire pas du tout. Doublecat est lié à ton père depuis leur jeunesse. Pour Hikaru, j’ai reçu l’ordre de Genzô de l’emmener sur Game si sa sécurité était en jeu. Je ne sais rien de plus. Mais je suis inquiet pour elle. Je ne connais pas les personnes à qui je l’ai confiée en dehors du capitaine de l’Ange Rebelle.

Le silence s’installa entre eux jusqu’à la fin du repas. Kôji ne voulait pas s’attarder. Il devait réfléchir à toutes les implications de ces révélations. Fourbu par cette journée, il rejoignit sa chambre au centre militaire. Son esprit résonnait encore de tous les enchaînements d’information. Il souhaitait ardemment que Hikaru soit entourée de protecteurs comme c’était le cas pour lui. Les images inondèrent son esprit à moitié endormi. Hikaru, Goldorak, Takeushi, des paysages verdoyants, arides, rouges se mélangeaient dans un imbroglio de situations plus fantaisistes que les autres.

***

(à suivre)

La Complainte d’un pays lointain – 8

Chapitre 8

Au pied de la navette qui allait la transporter sur le vaisseau commercial, Hikaru écoutait d’une oreille discrète la discussion entre son père et le capitaine de l’Ange Rebelle. Sa tête bourdonnait, préparant une migraine qu’elle allait devoir supporter stoïquement. Ses yeux rouges renvoyaient l’image d’une jeune fille désespérée. Elle avait passé les dernières heures à pleurer silencieusement en préparant l’unique sac qu’elle était autorisée à emmener avec elle. Les adieux auprès du personnel avaient été confus, chacun se retranchant derrière son statut, ne souhaitant pas dévoiler les sentiments affectueux qui s’étaient développés entre eux. Hikaru avait toujours été attentive aux autres, et malgré son caractère renfermé, elle connaissait chaque membre de la famille des employés. Elle se sentait étrangère à ce qui se passait, ne réalisant pas vraiment que sa vie partait vers une voie inconnue. Elle sursauta lorsque son père posa les mains sur ses épaules. Il la regarda avec tristesse, ses yeux dévoilaient tout l’amour qu’il lui portait. Ses doigts se resserrèrent avant qu’il ne pousse un soupir et qu’il l’étreigne fortement dans ses bras.

– Je devais agir comme cela. J’espère que tu me comprendras un jour. Je t’aime, Hikaru. Garde-le à l’esprit, lui susurra-t-il à l’oreille.

Il la poussa vers la navette. Elle s’éloigna sans répondre. Elle ne lui ferait pas le plaisir de lui montrer encore ce visage rougi par la douleur. Droite et fière, elle monta le petit escabeau, s’installa sur le siège à l’arrière, déposa son casque sur la tête et accrocha sa ceinture. Elle fixait le dossier devant elle, luttant pour ne pas ciller. Le capitaine la rejoignit. Il eut un temps d’arrêt pendant lequel il l’examina, puis termina les préparatifs de décollage et démarra l’appareil. Ce ne fut qu’au moment où il s’éleva dans les airs qu’elle baissa la tête pour examiner une dernière fois le visage paternel dont les yeux retenaient aussi des larmes qu’il ne voulait pas répandre.

– Mademoiselle, tout va bien derrière ?

Elle acquiesça d’un murmure. Elle pouvait voir la Terre éclairée en partie par la Lune et le Soleil. Elle eut une pensée pour Takeushi. Que lui était-il arrivé ? Avait-il survécu ? Etait-il prisonnier ? La culpabilité lui pinçait le coeur et elle dut reprendre une inspiration profonde pour éloigner l’étouffement qui la gagnait. La navette longea le vaisseau d’une longueur de 300 mètres, profilé à l’avant et surmonté au tiers par une cabine en forme de cercle éclairée par les lumières intérieures des instruments de bord. Puis elle s’engouffra par la grande porte arrière qui se referma aussitôt. Le capitaine descendit en premier d’un bond et aida ensuite Hikaru. Il enleva son casque et la salua.

– Capitaine Hiroyuki Casperic pour vous servir. Responsable de ce vaisseau marchand et heureux de vous accueillir à bord. Je vais vous accompagner jusqu’à votre chambre. Voulez-vous bien me suivre ?

Hikaru fut étonnée de la politesse de cet homme et du sourire chaleureux. Il portait un uniforme gris. La veste était cintrée à la taille par une ceinture noire qui portait une arme de chaque côté dans des étuis, les insignes attachés aux épaules indiquaient son grade. Le pantalon épousait des jambes musclées. Les bottes noires remontaient jusqu’au milieu des mollets. Elle vit un manche de couteau dépasser de chaque côté. Il portait ses cheveux blonds, légèrement bouclés, en un catogan. Quelques mèches encadraient un visage d’une trentaine d’années, dont les yeux d’un vert éclatant étaient l’apanage de cette beauté herculéenne. Il devait approcher les deux mètres et son allure imposait sa présence dans le couloir qu’ils traversèrent. Elle n’avait pas été impressionnée par sa corpulence sur la Sphère tout à son chagrin d’avoir perdu Kôji. Méfiante, elle le suivit à distance et observa les lieux. Des néons d’un blanc voilé éclairaient des parois grises entrecoupées de sas fermés, la coursive arrondie sur le plafond était découpée tous les 10 mètres par des portes automatiques. Ils bifurquèrent pour rejoindre un escalier en métal qui les conduisit dans un couloir plus sombre. Il passa une carte dans un boitier pour débloquer l’ouverture d’une porte puis il l’invita à y pénétrer avant de la suivre.

La pièce avait une superficie de 20m2. Les murs étaient peints en blanc. L’ameublement consistait simplement en un lit d’une personne, une penderie, une commode avec un miroir et un petit bureau.

– Voici vos appartements pour la durée du voyage. Celui-ci va durer un mois, prenez donc le temps de vous installer. La salle de bain se trouve sur votre droite. Vous pouvez régler l’intensité de la lumière via cette console et vous avez aussi un bouton pour appeler un androïde qui sera à votre disposition pour vous servir.

Hikaru le remercia d’un signe de tête. Il attendit un instant qu’elle lui parle mais devant son silence, il continua.

– Vous êtes dans l’espace réservé aux appartements privés des officiers. Le mien est juste à côté. Je vais retourner à mon poste. Vos bagages vont bientôt arrivés et dans une heure, un robot viendra vous chercher et vous conduira dans la salle de commandement. Avez-vous des questions ?

Elle secoua la tête, la gardant baissée sur le sol. Il soupira et sortit. Elle s’assit sur le lit, les coudes sur les genoux et les mains posées sur son visage. Non, elle ne pleurerait pas. Elle se concentra et essaya d’atteindre l’esprit de Kôji. Elle perçut le fil, fin et léger, qui la reliait à lui et tira doucement.

– Hikaru ? C’est toi ?

La voix était assourdie et faible.

– Oui. Je suis sur l’Ange Rebelle, un vaisseau commercial. 

– Tout va bien ?

– Le capitaine m’a bien accueillie. Je suis dans des appartements privés. Et toi ?

– Je me suis reposé quand tu es partie. Je t’entends de très loin. Nous sommes à la limite de la communication télépathique.

– Oui, je ne pensais pas arriver à te joindre. Nous n’avons pas encore démarré. Je peux voir la Sphère de la fenêtre. Je… je t’aime, Kôji.

– Moi aussi. Garde confiance.

– Oui, je vais couper. On vient de frapper à la porte. Bonne chance.

– Merci, toi aussi.

Entendre une dernière fois sa voix était un soulagement mais n’atténua pas pour autant la sensation de vide.

Elle se leva pour actionner l’ouverture de sa chambre. Un androïde pénétra dans la pièce. Il avait toutes les caractéristiques humaines de la Terre : cheveux noirs, peau blanche, yeux bleus glacials, oreilles arrondies, nez aplati, lèvres fines. Ses vêtements étaient noirs et il portait des gants.

– Bonjour Mademoiselle Marjic, la salua-t-il de sa voix électronique. Je suis Kasper et à votre service pour la durée du voyage. Demandez-moi ce que vous désirez et j’essayerai d’y répondre.

Il déposa le sac qu’elle avait emporté sur le lit et commença à transférer les affaires dans l’armoire. Il ressortit pour ramener une valise qu’il vida aussi pour ranger les objets.

Curieuse, Hikaru s’approcha et découvrit des vêtements supplémentaires de sa garde-robe, un cadre représentant ses parents, Kôji et elle juste avant le décès sa mère, plusieurs cahiers avec une trousse, son ordinateur et une boite enveloppée d’un tissu. Elle prit un cahier qu’elle reconnut comme son journal intime. Une larme roula sur ses joues. Son père ne l’avait pas vraiment abandonné. Elle repensa à la petite phrase d’adieu « Je devais agir comme cela. J’espère que tu me comprendras un jour. Je t’aime, Hikaru. Garde-le à l’esprit ». Qu’avait-il voulu dire par là ? Pourquoi cette attention alors qu’il l’envoyait dans un endroit digne d’un bagne ?

– Mademoiselle, je peux ranger cela dans les tiroirs du bureau ?

– Oui. Je vais me rafraîchir.

– Je viendrais vous chercher dans 40 minutes.

Elle le remercia et se dirigea vers la salle de bain avec sa trousse de toilette et des habits propres. La pièce comprenait une douche vitrée et un lavabo. Elle se déshabilla, fit couler l’eau pour atteindre une température confortable et se glissa sous le jet. Elle y resta de longues minutes profitant de la chaleur pour détendre ses muscles avant de s’habiller d’une tunique violette à longues manches et d’un legging noir.

***

Hikaru pénétra dans la salle de commandement en compagnie de Kasper. Le capitaine Casperic était assis sur un siège face à la vitre. Il ordonnait à ses officiers certaines manoeuvres qu’elle ne comprenait pas. Il se retourna lorsque la porte se referma.

– Mademoiselle, juste à temps pour notre départ. Approchez, vous verrez mieux la Sphère.

Il lui fit signe de la main et lui montra le fauteuil à ses côtés. Elle s’avança doucement, toujours méfiante.

– Quand nous nous serons éloignés, nous irons dans mon bureau pour discuter de votre séjour ici, reprit-il avant de se concentrer à nouveau sur la procédure d’envol.

Hikaru ferma les yeux et tenta une nouvelle fois de joindre Kôji.

 Oui, Hika ?

– Nous partons. Je voulais te dire une dernière fois… Je t’aime.

Elle coupa aussitôt la communication, ne souhaitant pas entendre sa réponse. Quand elle regarda à nouveau devant elle. La Sphère s’éloignait doucement. Elle serra son poing contre son coeur en retenant ses larmes. Un léger tremblement la fit sursauter quand le vaisseau accéléra et d’un puissant jet changea de zone astral. Le Capitaine l’invita alors à le suivre vers une pièce située derrière la salle. Il se dirigea vers une petite table où était posés carafe et verres. Il lui en proposa un qu’elle refusa toujours silencieuse.

– Vous n’êtes pas très bavarde, remarqua-t-il. Bien que je comprenne vos dispositions, il serait plus agréable pour vous que vous ne vous enfermiez pas dans ce mutisme. Vous êtes coincée ici contre votre gré, je le reconnais mais il est hors de question de faire demi-tour. Le voyage va durer environ un mois sauf problème technique ou rencontres malencontreuses. Asseyez-vous. Voulez-vous quand même de l’eau ?

– Oui, s’il vous plait, marmonna-t-elle d’une petite voix.

– Ah enfin ! Il lui sourit en appuyant sur une petite sonnette près de son bureau. J’ai quelques règles à poser pour que les jours prochains se passent sans souci. Vous êtes ici sur un vaisseau commercial. Nous n’avons donc pas l’habitude d’avoir des passagers et encore moins des… femmes.

Il laissa en suspens cette remarque à laquelle elle ne réagit pas. Elle examinait à la place les grandes étagères de livres qui s’étalaient sur toute la longueur des murs. Il esquissa un sourire.

– Votre père m’a dit que vous aimiez lire. Cette bibliothèque est à votre disposition. Je vous demanderai de ne pas sortir de l’étage des officiers sans Kasper. Cela évitera de vous perdre et de faire des rencontres malencontreuses. Vous pouvez vous déplacer dans la salle de commandement et dans cette pièce aussi. Vous avez aussi accès à la salle de détente qui nous sert en même temps de salle à manger.

Il se tut tandis qu’elle se levait pour lire les titres à sa hauteur.

– Avez-vous des livres historiques ? demanda-t-elle

– Sur le mur à droite de la porte. Ils sont classés par ordre chronologique mais ensuite, c’est un peu mélangé. Au fil de mes voyages, j’ai récolté les oeuvres des différentes galaxies et peuplades. La technologie n’a pas remplacé ces merveilles et c’est un pur bonheur de les feuilleter.

Hikaru pointa son doigt sur le rayon du XXe siècle terrien, lui tournant le dos.

– J’aimerais continuer mes recherches sur l’histoire de la guerre galactique dont la dernière bataille a eu lieu sur Terre. Avez-vous des ouvrages sur le sujet ?

Un souffle chaud caressa son cou alors qu’il se penchait vers l’étagère.

– Oui, j’ai plusieurs origines. Le plus remarquable est celui-là : un grimoire dans une langue que je n’ai pas reconnue mais qui a été traduit dans une langue terrienne. Il relate l’histoire d’une planète qui a été détruite par le Grand Stratéguerre, un dictateur universel de l’époque qui voulait annexer toute la galaxie. Le dernier héritier de la famille se serait enfui à bord d’une soucoupe qu’il avait lui-même construite. Le grimoire ne dit pas ce qu’il est devenu. Un autre cite les exploits d’un robot attaché à une soucoupe qui a défendu la Terre de ce même tyran. Hélas, il ne parle pas de son pilote et à la fin de la guerre, sa trace a été perdue.

Les yeux de la jeune fille pétillèrent d’excitation.

– Fantastique. Puis-je les consulter ?

– Si cela vous fait plaisir, vous pouvez les emprunter. Si vous avez besoin de dictionnaires, ils sont sur les rayonnages de l’autre côté de la porte.

– Mon père m’a donné mon ordinateur, j’ai déjà des référentiels dessus.

– Kasper vous les apportera dans vos appartements. Venez, je vais vous montrer la salle à manger et la salle de détente. A cette heure, je pense que le cuisinier nous a préparé un diner.

Il lui prit la main pour la guider à l’extérieur.

***

Kôji pénétra dans la zone sécurisée de l’administration militaire. Au cours de sa semaine de convalescence, il avait reçu son ordre de mission pour rejoindre le commandant de la 16e compagnie, dès la semaine suivante, soit quatre jours avant leur départ pour Akéreb. Le lieu était à l’image des autres endroits officiels de la Sphère : stérile et d’un blanc éclatant. Il se présenta aux bureaux du secrétariat afin de se faire enregistrer et attendit dans le couloir qu’on l’appelle. Un jeune militaire, pas plus âgé que lui, habillé d’une tenue couleur sable, vint le chercher.

– Kôji Kabuto, veuillez me suivre.

Ils franchirent plusieurs sas qui se refermèrent aussitôt sur leur passage. Kôji put voir à travers de petites fenêtres, des salles ou des bureaux soit vides soit animés par la présence d’une ou deux personnes. Le soldat qui l’accompagnait appuya sur un bouton qui ouvrit sur une pièce identique aux autres. Un homme était assis derrière un lourd bureau en fer. Des dossiers dont certains menaçaient de tomber, le cachaient presque aux visiteurs. Il râlait devant son ordinateur sur la perte de temps de l’administration.

– Monsieur, la nouvelle recrue est là.

– Merci, Yori. Tu peux disposer.

Yori salua, en claquant ses pieds et en posant le bout des doigts de sa main droite tendue à son front.

– Approchez, Kabuto.

Le commandant se déplaça pour mieux examiner Kôji. Il le regarda de haut en bas pendant de longues minutes avant de pousser un soupir.

– Alors voilà le rebelle Kabuto dont Marjic veut se défaire. Tu ressembles plutôt à un ange… rebelle. Sais-tu qui je suis ?

– Commandant Toshi Doublecat, de la 16e. Vingt ans de services pour la Sphère en tant que commandant en chef de la flotte spatial et dix ans dans la flotte terrestre pour l’Organisation Intergalactique de Sécurité. Vos missions concernent la mise en place d’une structure sécuritaire sur des planètes difficiles ou inaccessibles, énonça d’une traite le garçon.

Le Commandant Doublecat siffla.

– Eh bien, vous n’avez pas perdu votre temps pour vous renseigner. De mon côté, on m’a fourni votre dossier mais il y a peu de choses. Enfant adopté par la famille Marjic avec laquelle vous êtes lié par le sang depuis de nombreuses générations, étudiant brillant en technologie robotique… Je ne retiens que ça. J’ai déjà pour vous un rôle dans mon équipe. Quel coïncidence que mon ingénieur en équipement se soit fait la malle à notre retour ! La place est donc pour vous.

Il s’approcha de Kôji et pointa un doigt sur sa poitrine.

– Qu’avez-vous fait sur Terre pour que votre mentor vous rejette ainsi et vous envoie à des années-lumière de la Sphère ?

Kôji garda le silence, la tête baissée.

– Hum. D’accord, c’est votre secret. Bien, Yori va vous montrer vos quartiers. Vous allez recevoir un entraînement intensif compte tenu de notre départ dans quatre jours. Lorsque vous aurez mis votre uniforme, vous irez dans la salle de tir où je vous attendrai. Je vais moi-même vous former. Vous pouvez disposer.

– Bien. Merci.

Doublecat souleva un sourcil en le fixant. Kôji, confus, imita le salut de Yori avant de sortir et de suivre son compagnon.

– Etes-vous en service depuis longtemps ? s’enquerra-t-il pour casser le silence qui s’était installé entre eux.

– Quatre ans. Akéreb sera ma dernière mission. Ensuite, je retourne chez moi, dans la colonie de Concordia.

– Vous avez toujours été au service du Commandant ?

– Oui.

– Et il est comment ?

– C’est un bon chef. Strict mais reconnaissant des mérites des autres. Nous partagerons la même chambre et je serais ton parrain.

Ils s’arrêtèrent au magasin de fournitures où une femme d’une quarantaine d’années préparait un tas de vêtements.

– Camille, voici notre recrue. As-tu terminé de préparer son paquetage ?

– Je vous attendais pour les boots. Je n’ai pas la taille.

Dix minutes plus tard, les garçons repartirent, Yori, les mains dans les poches tandis que Kôji tentait de garder l’équilibre entre son sac de voyage, son nouvel uniforme et ses chaussures en pile sur ses bras. En sueur, il fut soulagé lorsque son parrain l’invita à entrer dans une pièce composée de lits superposés, d’une armoire et d’une table de chevet.

– Ton lit est en bas. Je te laisse t’habiller. Dans dix minutes, je te conduis dans l’aire d’entraînement.

***

Il était étendu sur le dos à même le sol et cherchait à calmer sa respiration haletante. Les exercices de tirs que lui avait fait subir le commandant ainsi que les combats à main nues pour connaître ses capacités avaient eu raison de lui.

– Ce n’est pas gagné pour être opérationnel avant le départ, souffla-t-il.

Doublecat avalait de grandes gorgées d’eau debout près de lui, il lui tendit la bouteille avant de répliquer :

– En sachant que vous sortez de convalescence et que vous n’avez jamais appris à vous battre, vous vous débrouillez assez bien.

– Pourtant, j’ai déjà eu des combats.

– Pfft, dédaigna le commandant. Des bagarres entre gamins. Vous n’auriez même pas fait mal à un moineau. Demain, vous testerez d’autres armes que le pistolet-laser. J’aimerais que vous vous entraîniez aussi au sabre et au katana. Sur le vaisseau, nous continuerons les exercices. Je vous veux au meilleure de votre forme. Vous pouvez disposer et vous reposer.

– A vos ordres.

Kôji se releva péniblement, fit le salut et se dirigea vers les vestiaires pour se rafraîchir sous la douche.

Dans sa chambre, il découvrit Yori allongé sur son lit une tablette dans les mains, les écouteurs sur les oreilles. Il se redressa à son arrivée.

– Tu as faim ?

Kôji hocha la tête.

– Je vais te montrer le mess. Cet après-midi, nous irons au laboratoire. Je te montrerai les projets en cours que tu devras terminer sur le vaisseau. Tu devras aussi vérifier le matériel nécessaire et le commander s’il manque.

– Pourquoi le commandant a-t-il placé ce poste sur moi ? Je n’ai aucune compétence en dehors de mes études.

– Il a estimé que tu avais du potentiel.

– Tu sembles bien le connaître, suggéra Kôji.

– Oui, je le connais bien, confirma Yori sans entrer dans les détails.

***

(à suivre)

La complainte d’un pays lointain – 7

Chapitre 7

La lumière vive s’infiltrait à travers les paupières closes de Hikaru. Les images cauchemardesques qui défilaient dans son esprit l’incitèrent à ouvrir les yeux sur un plafond d’un blanc très pur. Elle fronça les sourcils. Où se trouvait-elle ? Elle se souvenait brièvement d’une navette qui venait au-devant du CAS-2 qu’elle pilotait, étourdie et au bord de l’évanouissement. Elle se souvenait de s’être posée sur le tarmac prévu dans la zone d’arrimage de la Sphère. Elle revoyait son père la rejoindre, l’oeil sévère et le corps droit. Ce visage l’avait effrayée. Elle se souvenait avoir voulu se protéger. Se protéger de quoi ? Ce masque avait été aussitôt remplacé par une lueur inquiète, des bras chauds et réconfortants qui l’avaient portée jusqu’à une civière. Elle se souvenait d’avoir aperçu le corps de Kôji que des infirmiers descendaient avec précaution avant de sombrer dans l’inconscience. Son coeur pulsait à une vitesse effrayante, ses mains étaient moites, son corps mouillé par la transpiration. Un tuyau attaché à son bras la reliait à une poche de liquide transparent. Un autre rejoignait une machine qui reproduisait les battements de son coeur. Elle prit une longue inspiration pour se calmer. Elle était à l’hôpital de la Sphère. Un endroit stérile et froid qu’elle détestait depuis que sa mère était morte, après une longue maladie. Elle tourna la tête pour découvrir son environnement. Elle était dans une chambre individuelle. Les murs blancs étaient nus, seulement décorés des appareils médicaux, d’armoires où se cachaient le matériel et de boutons d’appels. Son cerveau assourdissait les bruits extérieurs. Elle avait l’impression d’être là sans l’être. Son corps gisait sur ce lit immaculé tandis que son esprit s’élevait vers le plafond et détaillait la pièce. Elle sursauta en entendant le souffle de la porte coulissante. Elle retint sa respiration pour éviter de paniquer. Pourquoi réagissait-elle ainsi ? Elle était chez elle, dans la Sphère, entourée de personnes de confiance comme son père. Mais depuis la découverte de Goldorak, la poursuite des pirates, l’abandon de Takeushi blessé et dont elle ne savait pas s’il était vivant ou mort, la blessure de Kôji qui l’avait obligée à se battre seule et à diriger un appareil qu’elle ne connaissait pas, elle souhaitait se protéger, les protéger. Elle devait garder le secret sur Goldorak. Elle ne devait pas révéler son emplacement à personne même à son père. Elle ne savait pas pourquoi cette conviction s’était installée dans sa tête mais elle en était sûre.

La personne qui pénétra dans la pièce s’arrêta un instant pour vérifier son réveil avant de s’avancer. Elle était suivie par un robot humanoïde de petite taille qui portait un plateau de nourriture qu’il déposa sur la table roulante.

– Tu es réveillée, Hikaru ? demanda son père.

Elle hocha la tête, soulagée de le voir en premier.

– Une infirmière va venir dans quelques instants pour t’aider à te lever et te rafraîchir.

Il s’assit au bord du lit et lui prit la main. Sa voix était froide et sèche mais contre toute attente, sa peau chaude lui fit du bien. Il la regardait, une lueur réconfortante dans les yeux malgré ses lèvres pincées.

– Comment te sens-tu ?

– Je suis encore un peu dans les vap’. J’ai du mal à atterrir.

– Tu m’as fait une belle peur, tu sais.

Il lui caressa la joue avant de prendre plus durement.

– Qu’est-ce qui t’a pris de partir comme cela sans autorisation ?

Elle baissa les yeux sur leurs doigts enlacés qu’il serrait si fort qu’elle en avait mal.

– Papa, tu peux desserrer un peu ?

Il la relâcha et se redressa.

– Tu m’as mise avec Kôji dans une position difficile au sein de la Sphère. Ton arrivée catastrophique n’est pas passée inaperçue et je n’ai pas pu trouver une solution de rechange  pour vous protéger.

Elle ferma les yeux et ramena sa main, poing fermé, sur sa poitrine. En un instant, son père chaleureux avait disparu pour faire place au père autoritaire et égoïste. Il n’y avait que le clan et la place de la famille dans la haute Société qui comptaient depuis la mort de sa mère. Elle n’arrivait plus à avoir des échanges affectueux depuis qu’elle était devenue une jeune fille. Chaque discussion amenait souvent à une dispute dont elle en ressortait coupable et déçue. Avant elle se réfugiait auprès de son grand-père maternel mais depuis son décès, six mois plus tôt, elle se retrouvait seule.

– Comment va Kôji ? Où est-il ? s’enquit-elle d’une petite voix.

– Il est encore en soins intensifs. Le rayon qui l’a touché a abîmé pas mal de cellules saines et a pénétré profondément dans les tissus musculaires. L’équipe médicale a peur qu’il perde l’usage de son bras, lui asséna-t-il. Regarde-moi, Hikaru. Affronte mon courroux. C’est de ta faute s’il est blessé, c’est de ta faute si Takeushi a disparu. Tu ne sembles pas surprise. L’as-tu vu ? Sais-tu ce qui lui est arrivé ? Je l’ai envoyé pour vous secourir. Il devait vous ramener.

Elle secoua la tête. Elle se sentait déjà coupable de cette expédition suicidaire. Au vu du résultat, elle regrettait d’avoir acquiescé au projet de Kôji de profiter de la proximité de la Terre pour vérifier les aveux de son grand-père.

– Ce n’est pas une grande perte de toute façon, continua Vadim.

Les larmes lui montèrent aux yeux. Son père était cruel. Elle avait perdu un ami par sa faute. Il l’avait protégé au péril de sa vie pour qu’elle puisse se sauver. La dernière image de Také recroquevillé sur le rocher fut la dernière goutte. Elle éclata en sanglots. Avec un soupir, Marjic la rejoignit, la prit dans ses bras, et lui caressa les cheveux en maintenant sa tête contre son épaule.

– Excuse-moi, Hikaru. Je me suis laissé emporter. Je sais que ce garçon comptait beaucoup pour toi. Je suis désolé. Tu vas manger un peu et te reposer. On reprendra la discussion plus tard et on parlera des conséquences de vos actes.

La chaleur de son père la calma un peu mais elle resta tendue. Le petit robot s’approcha avec la table roulante. Elle se redressa tandis que son père rejoignait la porte. Avant de sortir, il la regarda. Elle baissa à nouveau les yeux sous l’intensité de ce regard. Elle lisait la tristesse et la déception dans les yeux paternels. Pour la première fois, elle avait contrevenu à un ordre et les conséquences étaient terribles.

***

Elle déambulait dans le couloir des soins intensifs, la tête penchée en avant, les épaules voûtées, les mains autour de ses épaules pour se réchauffer. De temps en temps, elle jetait un regard soucieux vers la chambre où Kôji se reposait après son opération. Elle avait reçu l’autorisation de le voir dès son réveil et elle commençait à s’impatienter. L’anxiété lui faisait perdre tous ses moyens. Elle voulait toucher son ami, vérifier de ses propres yeux qu’il n’avait pas de séquelles comme le lui avait assuré son père. Son angoisse augmenta au souvenir de la dernière confrontation qu’elle avait eu avec lui. Il lui avait promis des sanctions pour les délits qu’ils avaient commis et ils avaient été servis. Elle eut un sourire amer. Son père avait tellement changé depuis six ans. La force et la patience d’Astrida rétablissaient l’équilibre sur cet homme colérique. Elle l’avait encouragé à exprimer ses sentiments affectifs envers autrui, à se montrer généreux  et objectif dans les actes qu’il posait pour la communauté. A son décès, il s’était renfermé sur lui-même, refusait la sollicitude de sa fille pour se lancer dans une carrière politique qui ne permettait aucun écart de la part de ses proches. Il se voyait contraint d’appliquer sur ses deux héritiers les règles qu’il avait lui-même établies pour la sécurité et l’ordre de la Sphère. Pourtant il n’avait pas cillé une seule fois quand il lui avait lu le jugement qui avait été rendu, un jugement trop rapide aux yeux de la jeune fille, n’ayant pas eu la possibilité de se défendre ni  d’expliquer ce qui s’était passé. Kôji et elle avaient été accusés de vol de navettes dont une détruite, de mise en danger d’autrui, de sortie illégale sans autorisation. Kôji était envoyé au service militaire plus tôt que prévu dans une des colonies les plus sauvages tandis que Hikaru était envoyée en pension chez les Sotaku, un peuple de la planète Game, réputé pour leur intransigeance dans leur religion, leur éducation complète mais difficile et qui s’occupait de redresser les enfants récalcitrants des peuplades de la galaxie.

– Grand-Père, où es-tu ? murmura-t-elle.

Elle posa une main sur le mur et y appuya la tête. Une main réconfortante toucha son épaule.

– Mademoiselle ? Vous pouvez entrer, intervint une voix douce. Il vient de se réveiller et vous réclame.

Hikaru la remercia et se précipita au chevet de son ami. Son bras et sa poitrine étaient enroulés de bandage. Un drap recouvrait la partie inférieure. Kôji sourit à sa vue.

– Ma belle, comment vas-tu ?

– C’est à moi de te demander cela. Je suis désolée de ce qui est arrivé.

Elle lui prit la main en s’asseyant sur le matelas.

– J’étais très inquiète.

– J’ai pris mon temps à ce qu’il parait. Merci de nous avoir ramenés.

Un silence s’installa entre eux. Aucun d’eux n’osa évoquer les événements dramatiques mais il le fallait. Hikaru poussa un soupir. Elle voulait lui apprendre elle-même ce que son père avait prévu pour leur avenir. Elle aurait bien aimé profiter de cet instant calme mais les médecins et son père allaient bientôt prendre possession de cette chambre et elle serait à nouveau confinée dans la sienne avec le peu d’espoir de le revoir.

– Il était bien là-bas, avoua-t-elle, sa voix s’érailla comme à chaque fois qu’elle évoquait Takeushi. J’ai survolé la rivière et je l’ai vu. Il était poursuivi par les pirates et… il a refusé mon aide.

Une larme coula sur ses joues. Kôji la récupéra du bout des doigts.

– Il… Il… hoqueta Hikaru, j’ai vu un rayon rouge et il est tombé… Je ne sais pas s’il est encore vivant… – Les sanglots l’empêchèrent de continuer clairement. Kôji, c’est ma faute s’il est resté là-bas… Je n’ai pas pu le sauver… Je m’en veux tellement.

Il caressa ses cheveux. Il souffrait de voir son amie ainsi. Comment pouvait-il la consoler ? Quels mots justes pourrait-il utiliser ?

– Et puis, mon père…, continua-t-elle, mon père va nous séparer. Il a décidé de t’envoyer sur Akereb pour ton service militaire et moi, je vais aller dans un centre d’éducation sur Game.

– Akereb ? Mais…

– L’atmosphère est irrespirable. Je ne sais pas pourquoi il veut t’éloigner aussi loin dans cet enfer rouge.

– Les militaires sont chargés de surveiller sur la sécurité des entreprises de production de minerai. Beaucoup de pirates tentent de s’en accaparer.

– Je croyais que la planète avait été évacuée depuis la dernière guerre parce qu’elle avait été utilisée comme prison et qu’elle avait été condamnée à être détruite ?

– Non, la confédération intergalactique a préféré la garder sous le coude. Et puis cette guerre, elle date maintenant. Les atrocités commises passent sous l’ère de la légende. Qui se souvient encore de ce qui s’est passé ? Si ton ancêtre ne l’avait pas évoquée… Maintenant, les prisonniers en fin de pénitence peuvent y finir leur sentence avant d’être libérés.

Hikaru le regarda, une lueur d’effroi dans les yeux.

– C’est horrible ce que tu me dis là.

– L’appât du gain a toujours été un mal pour l’humanité ou pour toute autre espèce intelligente. Ils travaillent dans les mines pour leur liberté pendant que les nantis profitent de la production récoltée.

Elle effleura sa main.

– Tu souffres ?

– Non, tu peux venir te réfugier dans mes bras si tu veux.

Délicatement, elle s’allongea et posa la tête sur son épaule.

– Comment allons-nous faire ? Je ne veux pas que l’on soit séparé.

– Nous ne serons pas séparés indéfiniment et nous reviendrons plus forts. Aie confiance en nous.

Hikaru grimaça.

– Confiance ? Je sais bien que la distance et la durée mettront à mal cette confiance. Nous n’aurons aucun moyen de communiquer.

– C’est vrai, pas directement mais nous savons où nous serons envoyés. Peut-être trouverons-nous une solution. Hikaru, surtout garde bien ton pendentif toujours sur toi.

Elle toucha son cou à la recherche du collier.

– Mon père voulait me l’enlever et me le rendre à ma majorité dans cinq ans. Cette fois, j’ai gagné la bataille en évoquant le seul lien de ma mère qui me resterait sur Game.

Elle frissonna à l’évocation de cette planète. Lors de ses études en sciences, elle avait intercepté quelques rapports sur les différentes peuplades de la galaxie et compilé ce qui avait trait aux rites religieux afin de les comparer. Les Sotaku faisaient partis des plus intransigeants où la religion primait avant toute activité politique et sociale. Elle régentait le milieu familial, imposant des règles strictes, limitant les actions des uns envers les autres, interférant dans l’éducation privée des jeunes et d’autres interdictions qui avaient rebuté et écoeuré Hikaru. La société de la Sphère malgré sa rigidité était une sucrerie par rapport à cela.

– J’ai peur, Kôji.

Il resserra son étreinte et déposa un baiser sur sa tête. L’avenir apparaissait sombre après ces aveux. Hikaru l’avait toujours soutenu lors de ses dépressions quand il avait été recueilli par Genzô Procyon, le grand-père de Hikaru. Elle avait été son pilier vers qui il se tournait pour atteindre le courage d’aller de l’avant. Depuis que son corps évoluait et s’affirmait pour devenir une jeune femme, les émotions qu’il ressentait envers elle avaient décuplé et atteint son paroxysme dans la grotte lorsqu’il l’avait embrassée. Il ne la considérait plus comme sa petite soeur, pas avec les pulsations de son bas ventre alors qu’elle dessinait des cercles sur son ventre. Il souleva son menton et picora doucement sa bouche avant de plonger la langue à la recherche de la sienne. Hikaru resserra ses doigts sur la peau imberbe de Kôji. Elle se pencha un peu plus vers lui pour profiter de la chaleur de son corps. Le baiser connecta leur esprit et les envoya dans un monde d’arc-en-ciels, de fleurs multicolores, d’animaux féériques. Un raclement de gorge les sépara brutalement. Elle voulut s’assoir mais glissa et serait tombée si Kôji ne l’avait pas retenue.

– Eh bien, vous venez de me confirmer que la séparation est nécessaire pour quelques années, observa Vadim Marjic.

– Papa ! s’écria sa fille qui rougissait sous le regard sévère de son père et le regard vide de l’androïde qui le suivait.

– Kôji, tu te rétablis assez vite, je vois. Tant mieux. Le docteur m’a garanti qu’en dehors d’une faiblesse musculaire après un effort considérable, tu n’auras aucune séquelle sur ton bras. Il a endigué la substance du rayon sur la poitrine donc là aussi, tu devrais être définitivement sur pied dans une semaine. Ce qui te laissera encore une semaine pour préparer tes bagages et partir avec l’escadrille de la 16e compagnie qui part en mission pour Akereb.

Le ton froid n’impressionna pas le garçon qui avait été prévenu par son amie. Il tiqua seulement au délai qui lui restait pour profiter d’elle.

– Hikaru t’en a déjà parlé, je vois. Quand à toi, jeune fille, je t’emmène maintenant à la maison. Tu as cinq heures devant toi avant que le vaisseau que j’ai dépêché pour Game décolle.

– Cinq heures mais…

– Tu n’as pas besoin de prendre ta garde-robe. Juste le nécessaire pour le voyage et un ou deux objets auxquels tu tiens.

Elle dévisagea son père, ne reconnaissant plus l’homme qui l’avait tenu dans ses bras, petite pour la consoler. Les larmes inondèrent son visage tandis qu’elle se tournait vers Kôji qui était maintenant assis et la maintenait par les épaules pour la réconforter. Elle posa son front contre le sien.

– Je suis désolée. Je…

– Hikaru, allez viens. Tu lui as déjà fait tes adieux, la rappela Vadim.

– Je t’aime, Kôji, murmura-telle en lui effleurant les lèvres.

– Moi aussi, je t’aime.

Il ouvrit son esprit et fit tomber la barrière psychique l’appelant pour en faire de même.

– On se retrouvera. Après tout, on a une mission à accomplir.

– Oui. Ne parle jamais de Goldorak. Il se trame quelque chose autour de lui. Il y a un mystère que je n’arrive pas à éclaircir.

– Ne t’inquiète pas. Ce secret est cher à mon coeur. Je t’aime, ma belle.

– Je t’aime. A bientôt.

Elle fut tirée en arrière par le bras.

– Je n’ai pas le temps pour ces bêtises. Cela n’a que trop duré.

Elle continua à regarder Kôji tandis que son père l’emmenait vers la porte. Les larmes lui brouillaient la vue. Elle les essuya d’un geste vif avant que la barrière ne bloque à jamais la vision de son bien aimé.

***

(à suivre)

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